On parle beaucoup des députés
démobilisés par la réforme électorale,
mais on oublie l'électeur. Avec le système
de la représentation proportionnelle départementale,
le droit de vote, cette conquête de la Révolution,
sera vidé de tout sens dans certains départements.
Dans les départements qui n'élisent que deux
députés (seuil minimal de représentation
fixé en 1958), d'ores et déjà nous connaissons
le résultat du vote : la tête de liste de l'opposition
et la tête de liste de la majorité seront élues.
L'inconnue réside dans l'ordre d'arrivée des
listes. Mais les deux premières listes auront chacune
un député, sauf si, par extraordinaire, l'une
d'entre elles arrive a avoir deux fois plus de voix que sa
suivante immédiate.
Comment l'électeur ne serait-il pas dans ce cas
de figure tenté d'aller vaquer à d'autres occupations,
puisque son vote ne changera rien au résultat ? Deux
apparachiks désignés par Paris seront élus.
Où est la démocratie, où est le droit
pour l'électeur de récuser le candidat officiel,
comme il l'a fait par exemple, en 1981, dans l'une des circonscriptions
de Paris ?
Il faut également insister sur les conséquences
de ce scrutin pour les députés. L'article 27
de la Constitution dispose que tout mandat impératif
est nul, et la tradition républicaine veut qu'un député vote
en son âme et conscience. La discipline, en particulier
dans les groupes de gauche, remet en cause d'ores et déjà cette
vision surannée de la vie politique. Mais, en 1981,
nous avons eu, il est vrai, quelques cas, marginaux, puisqu'ils
se comptent sur les doigts d'une main, de candidats élus
contre la volonté de leurs partis. Or, ce qui est
possible au niveau de la circonscription ne l'est plus dans
le cadre départemental où s'estompe l'équation
personnelle au profit de l'appartenance partisane.
En effet, l'élargissement du cadre électoral
va éloigner l'électeur de ses représentants,
ce qui entraînera des conséquences contrastées.
D'un côté, nous pouvons penser qu'en le déchargeant
de ces tâches de « super assistante sociale » et
de Deus ex machina pour problèmes en tous
genres, le député pourra mieux se consacrer
au travail législatif.
La contrepartie réside dans un éloignement
par rapport à l'électeur qui va accroître
le sentiment trop perceptible du citoyen d'exclusion du jeu
politique et contribuera à alimenter l'antiparlementarisme
latent d'une partie de l'opinion. Sentiment renforcé par
les conséquences de l'introduction de la proportionnelle
sur les institutions.
Ce n'est pas un hasard si le gouvernement a annoncé cette
réforme après les élections cantonales, à moins
de huit mois du renouvellement de la Chambre. Comme
l'a souligné Michel Rocard, cette réforme
est une réforme de battu. Elle a pour but de permettre
au président de conserver ses prérogatives
qui, pour l'essentiel, disparaîtraient si une large
majorité hostile à sa politique venait à être élue.
Il faut, en effet, revenir à une évidence que
la pratique présidentielle
depuis 1962 a fait perdre de vue que la Constitution de
la Vè République
est une constitution parlementaire.
Certaines personnalités vont jusqu'à soutenir
que le général de Gaulle, en 1958, a hésité un
moment entre les fonctions de président de la République
et de Premier ministre. Il est vrai que les pouvoirs propres
du président sont assez limités et correspondent
essentiellement à des pouvoirs de crise (article 16)
ou d'arbitrage (nomination du Premier ministre). Il ne peut
pas décider seul d'organiser un référendum
(il ne peut le faire que sur proposition du gouvernement),
le pouvoir réglementaire de droit commun, le monopole
des relations avec le Parlement (exception faite de droit
de message et de demander une nouvelle lecture de la loi)
appartiennent au Premier ministre et au gouvernement qui,
aux termes de l'article 20 de la Constitution, détermine
et conduit la politique de la Nation.
Il ne faut pas non plus oublier que si le président
nomme le Premier ministre, seule l'Assemblée Nationale
peut le renverser. De ce fait, un chef de gouvernement soutenu
par une majorité à l'Assemblée peut
s'émanciper de la tutelle présidentielle par
un retour à une lecture stricte de la loi fondamentale.
D'où le but de la manoeuvre à laquelle nous
assistons : placer en cas de victoire de l'opposition tout
Premier ministre devant l'alternative suivante : s'allier
avec le Front National et être privé de majorité stable,
ou gouverner en excluant les extrêmes. Dans ce cas,
le Parti Socialiste est la composante obligatoire de toute
coalition. En clair, l'un des buts, inavoué et inavouable,
de la représentation proportionnelle est de
préparer un renversement d'alliance.
Mais il existe une inconnue dans ce calcul ; il n'est pas
sûr que l'opposition parlementaire ait besoin de l'appoint
du Front National pour devenir la majorité. Or, s'il
existe une majorité unie capable d'imposer au président
un Premier ministre sur le nom duquel elle serait d'accord,
ce calcul devient inopérant. De plus, l'avènement
du scrutin proportionnel contient en germe un danger
pour le président : il risque de rendre inefficace
son droit de dissolution.
Dans le cadre du scrutin majoritaire, un déplacement
de voix, même faible, a un impact considérable
sur la représentation parlementaire. Avec la proportionnelle
départementale, il sera nécessaire d'avoir
des mouvements d'opinion beaucoup plus importants pour
que la composition de la représentation nationale
soit substantiellement modifiée. De ce fait,
le droit de dissolution, moyen le plus efficace dont dispose
le président pour faire pression sur l'Assemblée,
perd beaucoup de son intérêt et n'est
plus guère utilisable qu'en cas de retournement
de l'opinion.
Au total, cette volonté de permettre au président
de conserver des prérogatives que ne lui attribue
pas formellement la Constitution, mais découlant
de la légitimité que lui confère depuis
1962 son élection au suffrage universel en jouant
des diverses factions politiques, pourrait très bien
se retourner contre son auteur et affaiblir sensiblement
l'Institution présidentielle. |