La juridiction administrative
traverse aujourd'hui une grave crise qui affecte à la
fois son fonctionnement et son autorité. Crise
de son fonctionnement d'abord, qu'illustrent notamment
les difficultés de la plus importante et la plus prestigieuse
d'entre elles - Le Conseil d'Etat - à faire
face à l'inflation du nombre de recours, lequel
a plus que doublé en dix années (huit mille
aujourd'hui contre trois mille cinq cents en 1975) et à les
juger dans un délai rapide, puisque celui-ci est aujourd'hui
de l'ordre de trois ans. Crise d'autorité, ensuite,
qu'ont révélée avec éclat les
vives contestations qu'avaient suscitées certains
arrêts rendus au lendemain des élections municipales.
C'est cette double crise (qui, soulignons-le,
n'est pas propre a la juridiction administrative) que tentent de résoudre deux projets de loi qui
ont été discutés à l'Assemblée
Nationale (le 2 décembre 1985).
Ainsi, le premier projet vise à créer des
chambres adjointes au Conseil d'Etat. Au nombre de trois,
elles exerceront les attributions contentieuses du Conseil
d'Etat dans les domaines de la fiscalité, de
la fonction publique et des travaux publics. En effet,
le retard accumulé y est important et particulièrement préjudiciable à l'Administration
et aux administrés, alors que depuis longtemps
le Conseil d'Etat y a dégagé des principes
stables. Ces affaires devraient représenter la moitié des
flux d'entrées et du stock actuel.
Afin de garantir l'unité de la jurisprudence et
l'indépendance des membres de ces chambres,
deux séries de dispositions sont prévues
: d'une part, une procédure de renvoi des chambres
adjointes au Conseil d'Etat ; d'autre part, la mixité de
leurs membres. En effet, elles seront composées pour
partie de membres du Conseil d'Etat et de magistrats issus
du corps des tribunaux administratifs. Ces derniers seront
nommés sur proposition d'une commission exclusivement
composée de membres du Conseil d'Etat et
des tribunaux administratifs. A cet égard, le projet
de loi prévoit de procéder au recrutement
par intégration dans le corps des membres des tribunaux
administratifs de fonctionnaires et magistrats d'expérience
et de prolonger de cinq ans le recrutement exceptionnel de
conseillers de tribunal administratif. En effet, la structure
actuelle de ce dernier corps ne permet pas dans l'immédiat
de dégager les effectifs nécessaires à la
mise en oeuvre de cette réforme.
Le second projet fixe, en application de l'article 9 de
la loi du 11 janvier 1984, les règles garantissant
l'indépendance des membres des tribunaux administratifs,
lesquels, on le sait, relèvent, par la voie de l'appel,
du Conseil d'Etat.
Trois de ces dispositions méritent particulièrement
l'attention. La première, consacre leur inamovibilité, qui
existait déjà largement dans les faits. Ainsi, à l'instar
de leurs collègues de l'ordre judiciaire, seront-ils
astreints à résider dans le ressort du tribunal,
sauf dérogations exceptionnelles. La deuxième
prévoit l'incompatibilité des
fonctions de membre d'un tribunal administratif avec l'exercice
de certains mandats électifs, ainsi
qu'un ensemble de dispositions visant à éviter
qu'ils ne se trouvent exposés à une quelconque
forme de pression du fait de leur vie professionnelle ou
de celle de leur conjoint ou concubin. La troisième
disposition remarquable concerne enfin la création
d'un Conseil Supérieur des tribunaux administratifs. Cet
organisme sera désormais - sous la présidence
du vice-président du Conseil d'Etat - le seul organisme à connaître
de toutes les questions intéressant la gestion
du corps et du fonctionnement des tribunaux administratifs.
A l'évidence, ces deux réformes devraient
permettre à la juridiction administrative de retrouver
un second souffle. Est-ce pour autant un réel « aggiornamento » ?
Il n'est pas, en effet, certain que, du fait de certaines
omissions importantes, elles répondent
pleinement à l'attente non seulement des spécialistes,
mais aussi à celle des justiciables. D'une part, on
peut s'étonner que le premier projet de loi soit silencieux
sur les procédures d'urgence - sursis à exécution
et référé - et ne les élève
pas expressément au rang de garantie fondamentale
des citoyens, comme c'est le cas par exemple, en Allemagne
Fédérale,
car une telle mutation permettrait sans conteste d'éviter
certains litiges, et d'alléger la charge des tribunaux.
D'autre part, il est curieux que le second projet de loi
n'ait pas voulu rattacher les tribunaux administratifs au Ministère
de la Justice, comme c'est le cas pour le Conseil d'Etat. |